" Carpe Delerm" ou l'anxieux qui aime la vie.

( voir par ailleurs en cliquant ICI la chronique consacrée à « A Garonne » paru en 2006)


C'est un professeur de lettres qui cite les classiques, un fils, un époux, un père. C'est un écrivain qui fait court. C'est un anxieux avoué et un écolo qui écrit ses livres à la main avant de les recopier sur une vieille machine à écrire mécanique d'avant-guerre. C'est un honnête homme en somme, au sens classique comme au sens moderne.Au moment de la sortie de son dernier livre,"Enregistrements Pirates", Philippe Delerm s'est confié avec sincérité .

Homme du Sud-Ouest (il est originaire de Moissac) exilé d'abord en région parisienne puis installé en Normandie avec sa femme Martine et son fils Vincent, Philippe Delerm a peut-être encore un peu de soleil perdu au fond des yeux. Il avoue d'emblée sa mélancolie :"Les gens me prennent pour un positif à cause de "La Première gorgée de bière", alors que je suis fondamentalement anxieux"

CL: "Il suffit de lire"Il avait plu tout le dimanche"

- Exactement. Pour moi, le bonheur et la mélancolie sont imbriqués. On est heureux et déjà mélancolique à l'idée que le bonheur va passer"

CL : "Pourtant, à vous lire,  on a l'impression que c'est " Carpe Delerm" dans le sens de "Carpe Diem".Vous usez de vos cinq sens.

-Tiens, celle-là, on ne me l'avait jamais faite ! Oui, c'est çà , dans mes livres précédents j'écrivais de manière sensuelle. Profiter de la vie dans tous ses aspects. " Carpe Delerm". C'est vrai. Je suis anxieux et je passe dans mes livres un message qui montre que j'ai le goût de la vie, çà me calme. Verlaine écrivait des choses douces sans aucun rapport avec la violence de sa vie.

CL : C'est un besoin ou un moyen, l'écriture ?

- C'est un besoin.

CL : Et "Enregistrements Pirates ? C'est un virage dans votre manière d 'écrire ?

- Mon dernier livre utilise plutôt la vue et l'ouie puisqu'il rapporte des scènes observées dans la vie , volées en quelque sorte aux gens que je croise: des conversations qui ne m'étaient pas destinées.

CL :Vous êtes donc un pirate,

- Oui, je suis un voleur qui se nourrit des autres., un regard extérieur sur cet "autre qui pourrait être moi", comme dans les Lettres Persanes.

CL - Ou "Les Caractères de la Bruyère" -vous aimez citer les classiques!

- Oui, je suis professeur de lettres , mais aussi je me rapproche de plus en plus de la culture classique en vieillissant.

CL : Que pensez-vous de la mode du court qui a déferlé après vous ? On dit que les gens vont vers le court parce qu'il n'ont plus le temps de lire, qu'en pensez-vous ?

- C'est plutôt un problème d'édition. On n'acceptait pas jadis les oeuvres courtes? La Fontaine se serait vu refuser ses fables , alors ! Non, je suis heureux d'avoir fait changer l'optique des maisons d'édition sur le livre court grâce à la "Première Gorgée de Bière", et de voir aujourd'hui d'autres auteurs , de plus en plus nombreux, s'engouffrer dans la brèche.

CL : -Vous avez essayé d'écrire des chansons, ou des haïkus ?

-(Rire) Des haÏkus, non, mais des paroles de chansons pour des groupes, j'aimerais beaucoup.

CL : Vous chantez ?

- Oui. J'aime beaucoup la chanson. Pas au point de me produire sur scène, toutefois. J'ai souvent emmené Vincent aux concerts des Frères Jacques, d'Angelo Branduardi par exemple.

CL : Vous étiez Baba ?

- Ah çà oui, je le revendique !

Cl - Votre Maman a écrit un joli bouquin à quatre mains avec vous ?

-Elle avait gardé tous ces souvenirs d'enfance jusqu'à ce que j'en aie moi-même et j'ai pris le relais. Maman a 90 ans aujourd'hui, et elle vit avec moi. Mon père est décédé l'an dernier et elle a dû quitter le sud-ouest.

-CL : Votre femme, Martine Delerm est aussi auteur ?

-Oui, je ne voudrais pas que mes succès fassent oublier son talent : elle a commencé à publier avant moi pour la jeunesse, des ouvrages illustrés  ou des policiers pour  enfants chez Magnard, Fayard, Ipomée, ou au Seuil.

CL : Et Vincent, il connaît Eric Holder maintenant ?

-Oui, Vincent aime lire du Holder, et depuis qu'il l'a cité dans sa chanson, lui et moi entretenons avec Eric Holder des relations épistolaires sympathiques. Pour moi, Holder est un des meilleurs écrivains. Quelle expérience de la vie ! Et quel talent !

CL : Vous connaissez Angoulême ?

- Sur la route de Bordeaux, nous nous arrêtions toujours à La Toque Blanche à Ruffec avec mon père, mais je ne connaissais pas vraiment Angoulême. C'est Vincent qui m'en a parlé après ses concerts de 2003 : il m'a dit que c'est une petite ville très agréable à visiter.

CL :  Dernière question :Va t-il "pleuvoir tout le dimanche ?"

(cf titre d'un roman de Philippe Delerm en 1998, NDLR)

-Je crains que oui ! "

Et Philippe Delerm est retourné corriger ses copies. Heureux collégiens de Bernay (Eure) qui risquent de retrouver leurs conversations dans un prochain roman !


                                                     Annie DAVID

                                                           2/01/04






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