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La Tirelire de Tusson       Conte de Noël)



Oh, ce n'est qu'une tirelire ! Une tirelire blanche, qui casse, avec un trou dans le dos et pas de bouchon.  Vous savez : tu veux l'argent ? Tu me casses ! Un objet oublié derrière les chandeliers et les flacons de parfum vides, sur le bric-à-brac de Tusson, au printemps. Pas vendu, pas moderne, pas vu à la télé.

C'est une petite-fille assise, les mains sur les genoux, au tendre visage rond encadré de macarons. Elle dit : « Regardez comme je suis sage ! » et on lui donnerait tout ce qu'on a dans la poche. De quelle époque arrive-t-elle ? Si vieille et jamais cassée...

Charline tourne et retourne autour du stand. Elle a un euro dans la poche, un euro espagnol tout neuf et tout brillant. Elle regarde la petite-fille en terre au tendre sourire, et elle lui dit : « Je vais te sortir de là, t'en fais pas, mais aide-moi, j'ai qu'un euro ! »

La vendeuse arrive, bras chargés de dentelles : « Tu veux quelque chose, petite ? 

- Oh oui, Madame, mais je n'ai qu'un euro…

- Tu veux la tirelire, à ce que je vois. Tu la regarde depuis un bout de temps ! Tiens, donne-moi ton euro, elle est à toi ! »

Et voilà , un euro le trésor ! Charline n'arrive pas à y croire : c'est magique.

Les mois ont passé. Sur le bureau de Charline, la petite-fille a trouvé sa place. Une place de confidente, jamais triste, jamais absente, jamais bavarde. Charline l'a nettoyée : des taches rouges apparaissaient sur l'enduit blanc, c'était la terre dont elle est faite. Ensuite elle l'a protégée avec une peinture blanche acrylique. Elle n'a jamais été si belle et si mystérieuse…

NOËL ! Noël enfin.


Charline vide sur la table de pleines boîtes à lettres de publicités pour les jouets. Rien ne l'intéresse, de ces karaokés Starac , de ces peluches géantes, de ces gadgets électroniques. Elle regarde sa tirelire, elle la caresse, elle lui dit : « Si seulement tu pouvais parler, je serais contente ! » La journée s'est passée dans la foule pressée des rues d'Angoulême, au bras de Maman. Papa est à l'autre bout de la France, elle le verra au Jour de l'An, jusqu'à la Beffana, le 6 janvier : le jour des cadeaux, pour les papas Italiens. Si tu as été sage, on te remplit la grande chaussette de cadeaux, sinon, c'est du charbon ! Charline rêve devant un chapon farci. Le sapin est un vrai, il parfume l'appartement. La ville est encore calme, les parents occupés à calmer les petits impatients… « Si j' étais une fée, Charline, qu'est-ce que tu  me demanderais pour Noël ? » La maman de Charline l'a prise sur ses genoux, elle la berce doucement , le cd usé de chants de Noël tourne en boucle : … « quand tu descendras du ciel… » et Charline s'abandonne aux confidences .Ses paupières lourdes prêtes à tomber, elle murmure :

- « Je voudrais que ma tirelire me parle… Maman. »  et sa tête s'incline sur l'épaule de sa Maman qui l'emporte dans son lit. « Tu verras, murmure la maman à sa fille, tu vas faire de beaux rêves. »


« Mais je te parle avoue la tirelire. Souviens-toi sur le bric-à-brac de Tusson.  Je t'ai dit : « Achète-moi, princesse Charline, petite Charentaise  du Pays de François et de Marguerite…Achète-moi et je t'emmène aux temps gracieux qui portent le nom de Renaissance… Toi, petite princesse d'Angoulême et de Carignano, tu ne sais pas d'où te vient cette langueur, cette différence. Elle s'appelle Poésie, comme le sang elle coule et donne la vie, elle te mène à la Cour des Lettres en carrosse et escamote tes soucis. Viens que je te dise comment j'ai appris la Poésie à Marguerite de Valois : c'est une autre Marguerite qui m'a aidée, Marguerite Texier. la nourrice choisie par Louise de Savoie pour  Mademoiselle . On les voyait souvent, les deux Marguerite, la toute petite dans les bras de la grande , herboriser en riant près du château, à Cognac. N'eût-ce été la richesse de son brocart, qui eût dit que cette belle enfant allait être la sœur du grand roi François 1er ? Rien ne lui plaisait plus qu'écouter, regarder, apprendre comment va le monde et ce qu'il y a derrière…Comme toi, elle se sentait un peu étrangère. Etait-ce l'Italie à Cognac ou le contraire ? Elle voyageait en son cœur entre deux pôles ensoleillés, et bientôt Marguerite dût à la fois canaliser et développer ce penchant à l'art qu'elle décela très vite chez sa petite protégée. Elle-même avait connu ce trouble devant la beauté, cette envie de partager avec des mots joliment tournés le bonheur et le malheur qui sont l'essence du monde. C'est un matin où elles visitaient un métayer que j'ai fait sa connaissance. J'étais une boule d'argile dans les mains de Jéhan le Potier la première fois qu'elle m'a vue. Que crois-tu qu'il arriva ? La boule prit le visage de la petite Marguerite . Priée avec un sourire de s'asseoir quelques minutes, elle le fit avec bonne grâce, et je devins prestement une royale tirelire. « Elle doit encore sécher, gente damoiselle. Je vous la ferai porter tantôt. »

C'est à Noël que je vins habiter au château. Il régnait une atmosphère fort pieuse, les messes se succédaient, tandis que les cuisines exhalaient les prémices des repas de Noël. Eh oui, Charline, pas de sapin, pas de Père Noël ici :de la ferveur , du recueillement. Ce qui plaisait à Marguerite, c'était justement ce mélange de fébrilité et de piété, ces chants qui montaient de moines invisibles dans la chapelle :

Ut queant laxis

Resonare fibris

Mira gestorum…

Marguerite de Valois fut très sensible à mon arrivée. Elle me porta avec précaution dans une chambre fort fraîche malgré le  feu de bois qui crépitait dans la grande cheminée blanche. Elle me contempla longuement, et me parla dans le secret de son cœur , sous le regard souriant de Marguerite Texier.


Les années ont passé, les déménagements se sont succédés, mais toujours, Marguerite a pris soin de m'envelopper elle-même dans de nombreuses soies avant de me poser entre ses robes dans un coffre marqué de son chiffre. « Tu es ma muse de Noël, aussi fragile que mon bonheur, aussi simple que lui… Puisses -tu vivre longtemps et même me survivre pour inspirer une autre gente  damoiselle aux velléités poétiques… » Je l'ai accompagnée en Espagne, lorsqu'elle a rendu visite à son frère François emprisonné, et aussi en Savoie à Hautecombe, où dorment les descendants de Humbert aux Blanches Mains. J'ai contenu des monnaies d'or et d'étranges billets écrits de mains fébriles que Marguerite allait rechercher avec une longue pince près de mon cœur. Ce que je préférais c'étaient les bribes de poèmes, fragments de l'Heptaméron, son Grand Œuvre, ou les billets doux. Mais c'est à TUSSON où elle s'était retirée qu'elle décida de me soustraire à sa possession pour me vouer à une autre petite reine, un jour. Elle pria un soir de Noël pour qu'une petite fille du peuple me trouvât , dans quelques siècles, et que je n'aie rien perdu de mes pouvoirs poétiques. Et te voilà, Charline, petite fée d'Angoulême, chargée de l'esprit de la Renaissance. J'ai vécu tous ces siècles cachée derrière une solive de la Ferme du Bourg, et née de la Terre il sembla à mon inventeur que je ne valais rien. Il faut des yeux pour voir, mais un cœur pour aimer. La liberté pour imaginer, et des mains pour écrire. Va, réveille -toi au monde et chante-le ! »


Charline ouvrit les yeux, le soleil se levait sur la ville. Sa tirelire semblait avoir bougé : quelqu'un l'avait emplie de pièces en chocolat. Elle secoua doucement la petite fille pour en sortir quelques unes : l'une d'elles portait l'effigie de Marguerite de Valois. « Jamais je ne te mangerai, Marguerite. »  pensa Charline . Elle prit un crayon et un papier et écrivit en titre ce mot : « Renaissance »


Annie DAVID      2003



REPRODUCTION INTERDITE

Conte paru dans la Charente Libre à NOËL 2003